Une structure, les Restos du Cœur, nourrit 840 000 personnes par jour. Et ce n’est qu’une structure alimentaire parmi d’autres. Rénover les affreuses colonnes de Buren de la cour d’honneur du Palais Royal à Paris pour 5 millions 800 000 euros, c’est un choix politique. Rénover les bureaux de Poste et liquider le personnel, c’est un choix politique.
On dit que le capitalisme s’essouffle dans ses propres contradictions. Je trouve qu’il se porte plutôt bien et que se sont les personnes qui s’essoufflent. Le capitalisme, c’est le non-partage de l’air. Dans un tel Etat, s’il y a de l’argent tout va bien, et quand il n’y en a plus pour tout le monde, c’est l’agonie des plus démunis. On la ressent nettement cette croissance de l’asphyxie dans ce pays depuis 20 ans. C’est même devenu un des jeux favoris de nos enfants dans les cours d’école.
Quand les chiffres officiels de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion décomptent 8 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, quand nous savons aussi combien les chiffres officiels sont falsifiés, ça revient à dire que 3 à 4 personnes sur 10 sont dans un état quotidien de survie. Et c’est leur voix qui manque sur l’échiquier politique.
 
Dans les années 80, au Burkina Faso, la révolution menée par Thomas Sankara a fait qu’en 4 ans, un des pays les plus pauvres du monde, devienne bénéficiaire. Il s’agit d’une politique de réorganisation sociale et économique, de lutte contre la corruption et d’effectivité de l’égalité des droits et des moyens.  La politique comme l’économie sont des questions d’organisation sociale. Si nous voulons les changer, nous le pouvons. Mais il s’agit, de changer de structure, c’est ce que pratique par exemple la Bolivie. Il ne s’agit pas, comme le pratique la « gauche » dans toute l’Europe, de s’évertuer à palier les manquements du capitalisme, par la création de recours humanitaires toujours plus nécessaires, qui ne font que le renforcer. Nos troubles ne sont pas conjecturels, liés à l’économie qui va ou ne pas, ils sont structurels.
 
Aujourd’hui, individuellement et collectivement, nous sommes de plus en plus sonnés, divisés, isolés. Quand bien même les responsabilités politiques sont avérées et indexées, on est en droit de s’étonner de la faible participation des individus à la vie politique, syndicale… comme un écho à une politique d’individualisme menée depuis 30 ans.
Plutôt que de s’allier pour faire collectivement face à ce qui est injuste et nous détruit, les individus se replient sur eux-mêmes comme ultime chance de survie. Et pire, encore, l’engagement collectif est perçu comme une menace individuelle de plus.
On en arrive à un état de résignation individuelle, de l’exclusion à l’auto-exclusion. Je vous fais d’ailleurs suivre à ce sujet un texte que nous avons reçu et qui analyse les effets sur l’individu de la précarité, notamment la façon dont une personne qui perd son activité sociale, en vient à s’auto-détruire par auto-exclusion.
 
Quand, près d’un quart de la population est affaiblie, c’est déjà un état de terreur. Il y a une réalité des peurs quotidiennes et du manque d’horizon que nous devons poser.
Une population affamée c’est aussi, une population qui se contrôle plus facilement. Celle qui est bien nourrie physiquement et en connaissances est bien sûr mieux armée pour refuser l’injustice, l’humiliation, et tout ce qui la détruit humainement.
Hobbes et d’autres comme Bettelheim ont analysé l’état de survie. Cet état d’urgence critique qui met l’individu dans un tel état de faiblesse, physique et/ou psychologique, que pour sauver sa vie, il est dans son intérêt de se soumettre plutôt que de mettre sa dignité et ses idées en avant, d’affronter et de s’opposer. C’est la menace : « la bourse ou la vie », se terrer pour survivre, et dans ce rapport de force, quoi que fasse l’individu, il est perdant.
Qu’aujourd’hui, un tel nombre de personnes se trouvent dans la nécessité de s’en remettre aux aides sociales, à l’assistance publique, parce qu’elles ne tiennent plus debout toutes seules est une catastrophe individuelle et sociale. Or, le problème n’est pas individuel mais social, les réponses apportées, elles, se contentent d’être individuelles quand elles devraient êtres politiques. Ca ne peut pas fonctionner sur du long terme, sauf à détruire les mécanismes d’humanité, de dignité. Ca me rappelle Primo Lévi qui disait que l’on aurait pu enlever les SS des camps de concentration, ils auraient continué à fonctionner tellement les rouages étaient encrés.
Mais je note aussi que les études menées sur les survivants des camps ont montrées que ceux qui ont réussi à survivre à cet état d’inhumanisation extrême, étaient celles et ceux politiquement engagés dans des réseaux et organisations de solidarité et de résistance.
 
Plutôt que de se préparer au pire, puisque déjà les camps de rétention sont réhabilités et se propagent depuis 20 ans en Europe, j’en appelle à la concrétisation du rêve collectif.
Nous avons des valeurs communes, des idées communes de ce que peut être un monde qui va, une société qui respecte l’individu, ces idées et ces valeurs nous avons à les partager, les réaliser, les vivre et les défendre.
Plus nous nous renfermons sur nous-mêmes, dans les souffrances individuelles, plus le collectif est affaibli et nous nous piégeons nous-mêmes. Pourtant, quand les individus sont à bout de souffle, et s’habituent au toujours pire, le second souffle ne peut venir que du collectif, c’est lui seul qui nous donnera l’énergie et la force de régler nos problèmes sociaux, orchestrés par des politiques criminelles qui engendrent toutes ces difficultés individuelles. Il faut prendre le problème à la racine, ça ne tombera pas du ciel. Il y a une sorte de résilience collective à effectuer, qui nécessite la reconnaissance des troubles, une relecture juste de l’Histoire, et un changement d’attitude plutôt que de se noyer ensemble. 
Alors, ne nous laissons pas tomber, ne laissons pas nos rêves sombrer. Chacun est concerné. Continuons à faire ensemble tout ce que nous pouvons en cherchant à déployer nos forces, à nous organiser et nous responsabiliser.  Si nous voulons que ça change, nous avons à consolider notre voix et nous faire entendre.
 
 
Yaël FRYDMAN,
Paris, le 5 mars 2010
 
Les Damnés de la Terre