Etat social critique. Etat en déflagration
Par CnR ;-) le lundi 8 mars 2010, 10:24 - Arguments - Lien permanent
« Nos
idées triomphent des vôtres. Nous réduiront en miette tout le système de ce
pays. Que nous ne soyons plus que 500 000 indiens n’a guère d’importance…
Ce qui compte, c’est que nous avons une façon de vivre supérieure. Nous,
indiens, possédons une philosophie plus humaine de la vie. Nous, indiens,
montrerons à ce pays comment vivre en êtres humains. Bientôt, ce pays repensera
sa constitution, ses lois, en termes d’humanité et non plus de propriété. Si le
pouvoir rouge reste un pouvoir dans ce pays, c’est parce qu’il est idéologique…
Quelles sont les qualités suprêmes de la vie de l’Homme ? Telle est la
question.» Vine Deloria junior,
1971
Jusqu’où va-t-on se regarder dépérir ?
C’est la question que je me pose.

Une structure, les Restos du Cœur, nourrit
840 000 personnes par jour. Et ce n’est qu’une structure alimentaire parmi
d’autres. Rénover les affreuses colonnes de Buren de la cour d’honneur du
Palais Royal à Paris pour 5 millions 800 000 euros, c’est un choix
politique. Rénover les bureaux de Poste et liquider le personnel, c’est un
choix politique.
On dit que le capitalisme s’essouffle dans
ses propres contradictions. Je trouve qu’il se porte plutôt bien et que se sont
les personnes qui s’essoufflent. Le capitalisme, c’est le non-partage de l’air.
Dans un tel Etat, s’il y a de l’argent tout va bien, et quand il n’y en a plus
pour tout le monde, c’est l’agonie des plus démunis. On la ressent nettement
cette croissance de l’asphyxie dans ce pays depuis 20 ans. C’est même devenu un
des jeux favoris de nos enfants dans les cours d’école.
Quand les chiffres officiels de
l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion décomptent 8 millions
de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, quand nous savons aussi combien
les chiffres officiels sont falsifiés, ça revient à dire que 3 à 4 personnes
sur 10 sont dans un état quotidien de survie. Et c’est leur voix qui manque sur
l’échiquier politique.
Dans les années 80, au Burkina Faso, la
révolution menée par Thomas Sankara a fait
qu’en 4 ans, un des pays les plus pauvres du monde, devienne bénéficiaire. Il
s’agit d’une politique de réorganisation sociale et économique, de lutte contre
la corruption et d’effectivité de l’égalité des droits et des
moyens. La politique comme
l’économie sont des questions d’organisation sociale. Si nous voulons les
changer, nous le pouvons. Mais il s’agit, de changer de structure,
c’est ce que pratique par exemple la Bolivie. Il ne s’agit pas, comme le pratique la
« gauche » dans toute l’Europe, de s’évertuer à palier les
manquements du capitalisme, par la création de recours humanitaires toujours
plus nécessaires, qui ne font que le renforcer. Nos troubles ne sont pas
conjecturels, liés à l’économie qui va ou ne pas, ils sont
structurels.
Aujourd’hui, individuellement et
collectivement, nous sommes de plus en plus sonnés, divisés, isolés. Quand bien
même les responsabilités politiques sont avérées et indexées, on est en droit
de s’étonner de la faible participation des individus à la vie politique,
syndicale… comme un écho à une politique d’individualisme menée depuis 30
ans.
Plutôt que de s’allier pour faire
collectivement face à ce qui est injuste et nous détruit, les individus se
replient sur eux-mêmes comme ultime chance de survie. Et pire, encore,
l’engagement collectif est perçu comme une menace individuelle de
plus.
On en arrive à un état de résignation
individuelle, de l’exclusion à l’auto-exclusion. Je vous fais d’ailleurs suivre
à ce sujet un texte que nous avons reçu et qui analyse les effets sur
l’individu de la précarité, notamment la façon dont une personne qui perd son
activité sociale, en vient à s’auto-détruire par auto-exclusion.
Quand, près d’un quart de la population est
affaiblie, c’est déjà un état de terreur. Il y a une réalité des peurs
quotidiennes et du manque d’horizon que nous devons poser.
Une population affamée c’est aussi, une
population qui se contrôle plus facilement. Celle qui est bien nourrie
physiquement et en connaissances est bien sûr mieux armée pour refuser
l’injustice, l’humiliation, et tout ce qui la détruit humainement.
Hobbes et d’autres comme Bettelheim ont
analysé l’état de survie. Cet état d’urgence critique qui met l’individu dans
un tel état de faiblesse, physique et/ou psychologique, que pour sauver sa vie,
il est dans son intérêt de se soumettre plutôt que de mettre sa dignité et ses
idées en avant, d’affronter et de s’opposer. C’est la menace : « la
bourse ou la vie », se terrer pour survivre, et dans ce rapport de force,
quoi que fasse l’individu, il est perdant.
Qu’aujourd’hui, un tel nombre de personnes
se trouvent dans la nécessité de s’en remettre aux aides sociales, à
l’assistance publique, parce qu’elles ne tiennent plus debout toutes seules est
une catastrophe individuelle et sociale. Or, le problème n’est pas individuel
mais social, les réponses apportées, elles, se contentent d’être individuelles
quand elles devraient êtres politiques. Ca ne peut pas fonctionner sur du long
terme, sauf à détruire les mécanismes d’humanité, de dignité. Ca me rappelle
Primo Lévi qui disait que l’on aurait pu enlever les SS des camps de
concentration, ils auraient continué à fonctionner tellement les rouages
étaient encrés.
Mais je note aussi que les études menées
sur les survivants des camps ont montrées que ceux qui ont réussi à survivre à
cet état d’inhumanisation extrême, étaient celles et ceux
politiquement engagés dans des réseaux et organisations de solidarité et de
résistance.
Plutôt que de se préparer au pire, puisque
déjà les camps de rétention sont réhabilités et se propagent depuis 20 ans en
Europe, j’en appelle à la concrétisation du rêve collectif.
Nous avons des valeurs communes, des idées
communes de ce que peut être un monde qui va, une société qui respecte
l’individu, ces idées et ces valeurs nous avons à les partager, les réaliser,
les vivre et les défendre.
Plus nous nous renfermons sur nous-mêmes,
dans les souffrances individuelles, plus le collectif est affaibli et nous nous
piégeons nous-mêmes. Pourtant, quand les individus sont à bout de souffle, et
s’habituent au toujours pire, le second souffle ne peut venir que du collectif,
c’est lui seul qui nous donnera l’énergie et la force de régler nos problèmes
sociaux, orchestrés par des politiques criminelles qui engendrent toutes ces
difficultés individuelles. Il faut prendre le problème à la racine, ça ne
tombera pas du ciel. Il y a une sorte de résilience collective à effectuer, qui
nécessite la reconnaissance des troubles, une relecture juste de l’Histoire, et
un changement d’attitude plutôt que de se noyer
ensemble.
Alors, ne nous laissons pas tomber, ne
laissons pas nos rêves sombrer. Chacun est concerné. Continuons à faire
ensemble tout ce que nous pouvons en cherchant à déployer nos forces, à nous
organiser et nous responsabiliser. Si nous voulons que ça change, nous
avons à consolider notre voix et nous faire entendre.
Yaël FRYDMAN,
Paris, le 5 mars 2010
Les Damnés de la Terre












